Mathieu Angot - Apiculteur


Des abeilles et des hommes : ma critique

Mars 2013

Je suis allé voir le film "Des abeilles et des hommes" plein d'espoir. Enfin un film qui semble éviter la vision "catastrophiste" ambiante pour aller au coeur du sujet, qui allait soulever ces questions dont on parle peu : les inévitables conséquences de l'action de l'homme sur les abeilles...
Je pensais voir un documentaire qui allait poser la question des pratiques apicoles, mettre en place publique ces pratiques et les soumettre au débat...

J'en suis finalement sorti bien déçu...

Tout n'est pas à jeter, loin de là, mais peut-être avais-je placé trop d'espoir dans ce que les médias annonçaient comme "LE" film sur le sujet de l'apiculture.

La technique

Le film est un mélange documentaire/fiction, comme si l'auteur avait voulu attirer les foules vers ce sujet plutôt réservé à des amateurs éclairés ou des professionnels habituellement. Bonne intention, qui aurait pu faire recette avec le buzz que font les abeilles en ce moment.
Le résultat est en fait très mitigé. De nombreux plans sont magnifiques, au coeur de la vie de la colonie, et je n'ai pas le souvenir d'avoir déjà vu d'aussi belles images de nos avettes. On assiste  à l’émergence d'une reine, à la fameuse danse des butineuses, et la technique de prise de vue, bien qu'imparfaite, reste très maîtrisée surtout si l'on considère le défi que constitue la réussite de tels plans.

Malheureusement, les effets spéciaux, avec incrustations d'abeilles en vol que l'on suit au fil du film, viennent atténuer ma bonne impression sur cette prouesse technique. Premièrement parce que l'effet est parfois mal maîtrisé, et que le plan sonne faux. Mais surtout, le spectateur fini par se demander ce qui est vrai et ce qui est réalisé en studio, monté de toutes pièces par un truquiste sur son ordinateur... Je me pose toujours la question sur le fameux plan de la fécondation en vol, ne sachant pas si je dois applaudir la prise de vue ou être déçu que ce soit un trucage...

Je vous laisse la surprise de la scène final, qui tombe carrément dans le ridicule de l'effet spécial digne d'une série Z.

Le contenu

Sur l'aspect documentaire, je reste également entre deux eaux. Une partie nous emmène en Chine, ou les ouvriers agricoles sont contraints, après une période d'utilisation excéssive de pesticides ayant fait disparaître les abeilles, de polliniser à la main. Ce "bon dans le futur" tel que décrit par le réalisateur démontre bien la rôle clé de l'abeille dans notre quotidien.

Une grande partie du reste du film tourne autour de deux personnages clés, l'apiculteur américain (mais est-ce encore un apiculteur?), 10 000 ruches à son actif, qui pollinise les amandiers traités en présence des abeilles, utilise des antibiotiques, fait des transhumances en camion de plus de 2 700 km...etc... Et son opposé, un petit apiculteur du fin fond des montagnes, qui récolte des essaims dans les arbres et tue sa reine dés qu'il décèle qu'elle a été fécondée par un mâle issue d'une lignée hybride...

Ces deux personnages sont intéressants, très intéressants. Mais ils sont tellement caricaturaux qu'ils ne disent en fait pas grand chose de l'apiculture et de l'apiculteur. Car aucun de ces modèles n'est viable. Le premier détruit à long terme l'abeille, le second ne permet pas de vivre, à quelques exceptions prêt. Rien sur l'apiculture réelle, telle que la vive les apiculteurs lambda, et pour lesquels la limite entre respect de l'abeille et nécessité économique est une question cruciale, mais beaucoup plus subtile que ce que propose le film. Se pose alors la question du propos. A qui s'adresse le film ? Que veut il dire ? Finalement, on n'en sait rien. Je suis sorti du film en ayant l'impression d'avoir survolé beaucoup de choses, sans jamais m'arrêter sur rien. Je me dis qu'un individu n'y connaissant rien à l'abeille va ressortir en ayant une sacrée impression de fouillis, et ce qui est plus grave, quelques idées fausses.

Les idées fausses

Quelques idées fausses se sont introduites dans le film de Marcus Imhoof. Ce ne sont pas forcément de grosses aberrations, mais elles peuvent induire le spectateur en erreur. Le but ici n'est pas de faire le procès du film, qui traite du sujet en général très bien, mais juste de remettre quelques réflexions en perspective.

"Plus aucune abeille ne peut vivre sans traitement" nous dit le réalisateur. Cette phrase, dans le contexte du film (peu après un traitement aux antibiotiques sur les ruches à l'image) donne l'impression que tous les apiculteurs utilisent des antibiotiques dans leurs ruches. C'est faux. En Amérique, c'est en effet une démarche assez courante (bien qu'en diminution), mais des études démontrent aujourd'hui la nocivité en plus de l'inutilité des antibiotiques en apiculture (parution dans la revue Plos One). En Europe, c'est très différent. Dans certains pays comme la France, ils sont tout bonnement interdits.

Le film laisse également penser que tirer quatre essaims sur une ruche est une pratique très intensive. Faux encore. J'ai rencontré un apiculteur, respectant beaucoup plus l'abeille que la caricature d'apiculteur qui nous est présenté, qui sortait 20 essaims sur une ruche en deux mois, et sans mélanger les cadres ou reconstituer les colonies comme décrit dans le film. Au delà de cet exemple particulier, un apiculteur peut très bien tirer plusieurs essaims (de un à quatre environ), sans que la colonie n'en subisse les conséquences. En 2012, année très forte en essaimage, certaines colonies ont essaimé à quatre reprises, naturellement, sans intervention humaine. Cela dépend donc de la colonie, et aucun chiffre idéal ne peut être avancé. Malgré tout, la méthode employée par l'apiculteur du film est effectivement critiquable sur de nombreux points.

Enfin, l'élevage de reines est présenté comme l'un des problèmes de l'apiculture. Assimilé à une pratique intensive, dont l'inverse serait la récolte d'essaims dans la nature. Là aussi, nous baignons dans la caricature. Aujourd'hui, la majorité des apiculteurs, qu'ils soient en conduite intensive ou extensive,  ne peuvent pas se passer de l'élevage. Même les labels Bios ou plus exigeant encore admettent l'élevage de reines dans leur cahier des charges. L'orientation génétique et la production de reines sont aujourd'hui des solutions possibles aux différents autres problèmes traités dans le film (nourrissement systématique nécessaire, traitements, rusticité perdue...etc...). Le réalisateur l'admet à la fin du film (sans s'en rendre compte peut -être) lorsqu'il présente le travail de sa fille sur la génétique de l'abeille australienne.

Les solutions pour l'apiculture de demain

Les solutions présentées par l'auteur à la fin du film sont elles aussi très discutables. En effet, les dernières scènes nous donnent deux sorties de crise possible, deux pistes.

La première, c'est d'utiliser l'abeille africaine partout, car elle est résistante au Varroa, acarien très nocif sur nos colonies. Cela signifierait l'élimination de toutes nos abeilles locales, acclimatées,  et l'introduction massive dans des biotopes non adaptés de cette nouvelle abeille. Les conséquences en seraient inconnues, et sans doute très lourdes. Le frelon asiatique en est un exemple flagrant! On ne bouscule pas l'environnement sans conséquences...

La seconde solution est le travail génétique effectué en Australie. Ici aussi, on exporterait une génétique unique partout, éliminant toute rusticité. Et en bonus, on risquerait d'importer avec les abeilles un terrible prédateur encore (miraculeusement) absent en Europe : Aethina tumida. Ce coléoptère dévaste les ruches en pondant ses oeufs dans le pollen.

En somme, Marcus Imhoof propose de régler les problème en grande partie liés aux importations d'abeilles... ...par des importations d'abeilles. Si Einstein n'a jamais dit "Si l’abeille disparaissait de la planète, l’homme n’aurait plus que 4 années à vivre" , il a bel et bien affirmé en revanche : "On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré". A méditer, donc.

Bref, j'aurais préféré qu'on nous parle de vrais solutions, certes moins spectaculaires, mais qui résident dans la façon de se penser dans son environnement (nous en faisons partie, il ne nous appartient pas!), et de conduite des colonies respectueuse de l'abeille...

Ce que je voulais voir

Après toute ces critiques, je vais quand même vous conseiller d'aller voir le film. Pour plusieurs raisons. Même s'il manque son but à mon avis, ce film reste un document très intéressant. Le personnage de l'apiculteur industriel est fabuleux dans ce qu'il nous dit de nos sociétés, dans un discours sincère, qui semble tiraillé entre son éducation au culte de l'économie et l'évidence que l'abeille n'est pas compatible avec ces excès. Tout est là, devant lui, il le voit bien, ça ne marche pas. Et pourtant il continue encore et encore, et les raisons sont à la fois banale et édifiantes. Voici des passages de son discours (d'après mes souvenirs, approximatifs) :

  • "Mmmmh, ce n'est pas bon pour les abeilles de rester trop longtemps ici, mais ça rapporte beaucoup d'argent. Nous sommes comme ça, l'homme est comme ça. Nous sommes capitalistes! On en veut toujours plus!"
  • "Mon grand père dirait s'il nous voyait : "vous avez perdu votre âme! Où est l'attention et la douceur nécessaire à l'apiculture?" Mais mon grand père avait 1 000 ruches, nous on en a dix fois plus! On a dix fois plus de camions, dix fois plus de salariés, dix fois plus de matériel... C'est comme ça!"

Dans ces deux citations, est contenue pour moi la chose que le film aurait dû s'évertuer à montrer, à démontrer. C'est bel et bien le capitalisme, et la vision de croissance infinie de l'homme dans le capitalisme, qui est la base du problème des abeilles. L'homme veut contrôler la nature, la soumettre. L'abeille ne se soumet pas, ou alors elle meurt.

C'est flagrant lorsque cet homme se trouve face au stress de ses abeilles durant le transport, qui après avoir subi deux jours de camion et 2 700 km, sont mortes à 20% (plus de 100 colonies!). Face à ce problème, il réagit en guerrier : "je vais faire la seule chose que je peux faire pour lutter contre ce problème" dit il en administrant des antibiotiques à ses ruches... Il riposte, il "attaque" le problème avec sa chimie, avec les armes de l'homme face à la nature.

Une autre vision est possible. Trouver la source du problème, en observant et comprenant la nature, et adapter son fonctionnement. Moins de transhumances à travers le pays, moins de stress, moins de mortalité, le tout sans antibiotiques...

Bref, même si le montage et la réalisation ne mettent pas en avant ce contenu, il est là malgré tout. Et rien que pour voir ça, le film vaut le coup. Avec quelques belles images en plus, ce qui ne gâche rien. Et malgré toutes les lacunes que j'ai relevées, il peut être un bon objet de débat avec des apiculteurs.